Le triomphe catastrophique du néolibéralisme

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Autor: Alain Bihr i

«Qui est le plus grand criminel:

celui qui vole une banque

ou celui qui en fonde une ?»

Meckie Messer

dans L’Opéra de Quatre Sous

de Bertold Brecht

«Entre
1971 et 2008, l’économie mondiale a enregistré
pas moins de vingt-quatre crises
financières
soit, en moyenne, une crise toutes les années et demie. Un
record historique.
»ii
Pour mémoire, rappelons
simplement les principales d’entre elles: en 1982-1983, la
crise de la dette des pays latino-américains ; en octobre
1987, le krach boursier aux Etats-Unis et en Europe; en 1989, celui
des junk bonds (obligations
pourries), suivi de la faillite et du sauvetage par l’Etat
(donc le contribuable) états-unien des caisses d’épargne
(Loan and Savings)
à la hauteur de 500 milliards de dollars; l’éclatement
de la bulle immobilière japonaise en 1991 et la crise
consécutive de tout le système bancaire nippon ; la
crise financière du printemps et de l’été
1997 en Asie du Sud-Est, avec des contrecoups importants l’année
suivante en Russie, en Turquie, au Brésil et au Mexique, se
concluant par la faillite et en octobre 1998 de Long Term Capital
Management (LTCM), un hedge fund (un
fond spéculatif spécialisé dans les opérations
spéculatives à forts risques mais aussi à fort
rendement, à condition qu’elles réussissent) basé
à New York; l’éclatement de la bulle Internet au
printemps 2000 et la longue dégringolade boursière qui
s’est poursuivie jusqu’à l’automne de
l’année suivante, ponctuée par les scandales
Enron, WorldCom et Vivendi et conclue par la crise financière
argentine de novembre-décembre 2001.


Ce qui frappe dans cette
séquence, c’est l’augmentation continue de la
fréquence et de la gravité de ces crises. Or,
relativement à ces dernières, et alors même
qu’elle n’en est qu’à ses débuts,
l’actuelle crise surenchérit encore par son ampleur et
par la rapidité de sa diffusion. Sous ce double rapport, elle
n’est comparable qu’à la crise de novembre 1929,
qu’elle dépasse d’ailleurs par son échelle
: c’est la plus grosse crise financière de l’histoire
du capitalisme. Du coup, ce qu’elle met en jeu, c’est
l’ensemble des politiques néolibérales suivies
depuis une trentaine d’années dont elle est largement le
résultat ; et dans cette mesure même, quelle qu’en
soit l’issue, elle est appelée à constituer un
tournant dans la longue crise structurelle dans laquelle le
capitalisme est engagé depuis le milieu des années1970.

De
la crise de «l’économie fictive» à la
crise de «l’économie réelle»


Revenons tout d’abord
sur le processus de cette crise, sur l’enchaînement qui
nous a amenés au point où nous en sommes aujourd’hui.
Ou plutôt : au point où nous en serons demain, car la
crise, la vraie, reste à venir. Elle est encore largement
devant nous. Dans ce processus, on peut distinguer grossièrement
trois temps, sachant que ceux-ci se chevauchent en partie.

Hier.
Au point de départ, un boom de l’immobilier aux
Etats-Unis provoqué par la généreuse
distribution de prêts aux ménages désireux
d’accéder à la propriété de leur
logement, boom dont l’entretien suppose rapidement de faire
appel à des ménages que les créanciers savent
pourtant difficilement solvables du fait de la modicité de
leurs revenus. Les prêts accordés à ces derniers
ont été, de ce fait, qualifiés de subprime,
littéralement «inférieur
à la norme de qualité
»
: en dessous des garanties habituellement demandées aux
emprunteurs en ce qui concerne leur capacité de faire face aux
charges de leur dette iii.
En fait, tout en promettant à ces ménages de pouvoir
s’enrichir rapidement en revendant le cas échéant
leur logement, les créanciers comptaient sur la poursuite du
boom immobilier, donc sur la hausse continue du prix des logements,
pour permettre aux ménages débiteurs de faire face à
leurs remboursements, moyennant des prêts supplémentaires
accordés sur la base de la valorisation constante de leur
bien. En somme, on anticipait un mécanisme d’endettement
pour ne pas dire de surendettement perpétuel pour continuer à
pousser à la hausse le prix de l’immobilier et la valeur
boursière des titres des créances immobilières.


Les
prêts subprime sont
donc, dès le départ, des crédits hypothécaires
à haut risque pour leurs créanciers que sont les
banques. Risques dont, pour cette raison, elles se débarrassent
en les revendant à des organismes spécialisés
dans le prêt hypothécaire chargés de leur
titrisation, dont les deux principaux sont aux Etats-Unis surnommés
Fannie Mae et Freddy Mac. La titrisation est une technique financière
consistant à regrouper et à fractionner des dettes sous
forme d’obligations (en l’occurrence les Residential
Mortgage Backed Securities
ou RBMS :
titres adossés à des crédits immobiliers) pour
les vendre sur le marché financier, autrement dit à
proposer aux acteurs intervenant sur ce marché
(essentiellement des banques, des compagnies d’assurance et des
fonds d’investissement, notamment les fameux hedge
funds
, souvent eux-mêmes
filiales de banques ou de compagnies d’assurance, opérant
la plupart du temps depuis des paradis fiscaux) de prendre des
participations à la dette en question, en contrepartie de la
part correspondante des intérêts qui courent sur elles
iv.
Lesquels acteurs vont à répéter à leur
tour l’opération en titrisant leurs propres
participations (grâce à des «produits
financiers
» dont la
sophistication n’a d’égale que l’opacité
: les Credit Default Swaps ou
CDS, dérivés de crédit impliquant le transfert
du risque inhérent à ce dernier, et les Collateralized
Debt Obligations
ou CDO : des
créances dérivés de créances), et ainsi
de suite deux ou même trois fois, la dispersion des risques
d’insolvabilité des débiteurs étant censée
réduire ceux-ci pour chacun des créanciers (ce qui ne
pouvait que lever leurs dernières préventions). Le tout
sous couvert des agences de notation chargées d’évaluer
ces différents «produits»,
largement complices des organismes réalisant de pareils
montages, et des autorités régulatrices des marchés
financiers (ou ce qui en reste), tous communiant dans la religion de
la capacité autorégulatrice des marchés. Un
processus que l’irresponsabilité ainsi organisée
de chacun de ses acteurs singuliers, encouragée par l’appât
des gains potentiels, ne pouvait que pousser au-delà de toute
limite. Au terme de ce processus de socialisation des créances
courant sur les prêts subprime
et d’autres prêts tout
aussi douteux, par la vertu de la libéralisation (de la
déréglementation, du décloisonnement et de
l’internationalisation) des activités financières
intervenue depuis la fin des années 1970, les risques
inhérents à ces prêts se sont diffusés à
une grande partie du capital financier au niveau planétaire,
sans même quelquefois que les acteurs de ce dernier ne le
sachent ou du moins sans qu’ils connaissent ni mesurent
l’étendue exacte de leur implication – sans
surtout qu’ils cherchent même à le savoir. En
conséquence lorsque, à l’automne 2006 et au
printemps 2007, du fait de l’éclatement de la bulle
immobilière (le retournement à la baisse du prix des
logements, du fait de la saturation du marché), du
ralentissement de l’activité économique
(impliquant licenciement et tassement des hausses salariales) ou de
la hausse des prix de l’énergie et des produits
alimentaires, voire du simple fait de la hausse des charges de
remboursement de la dette (la plupart des prêts subprime
prévoyaient des taux
d’intérêts relativement bas sur les deux premières
années de remboursement et une hausse substantielle à
partir de la troisième année), des ménages de
plus en plus nombreux se sont déclarés insolvables aux
Etats-Unis et du même coup expulsés de leur logement
v,
c’est potentiellement l’ensemble de la finance mondiale
qui s’est trouvé menacé par ce défaut.
Tout simplement parce que les créances sur lesquelles étaient
assis leurs titres – et par conséquent ces derniers avec
elles – étaient dévalorisées : réduits
à la valeur en chute libre de logements inoccupés,
venant s’amasser au gré des expulsions sur un marché
déjà saturé, voire réduits à rien.
La stabilité du château de cartes aux dimensions
planétaires construit par empilement savant de ‘papiers’
divers (les titres) se trouvait immédiatement menacée.
Les as de la finance, qui avaient oublié ce principe
élémentaire de toute sagesse financière qui veut
qu’on ne prête qu’aux riches ou du moins à
des débiteurs qu’on peut raisonnablement tenir pour
solvables et qui croyaient avoir diminué le risque inhérent
au crédit par la technique miraculeuse de la titrisation des
dettes immobilières, n’étaient parvenus qu’à
diffuser ce dernier au sein du système financier mondial.


Aujourd’hui.
L’étendue des dégâts,
c’est-à-dire l’ampleur de l’implication de
l’ensemble de la finance mondiale dans cette déconfiture
et des pertes qu’elle allait devoir enregistrer, mettra
cependant encore presque dix-huit mois à se révéler,
entre le printemps 2007 et l’automne de cette année. Au
départ, il a pu sembler que la crise serait circonscrite aux
seuls organismes de prêts hypothécaires états-uniens
directement impliqués dans le montage des prêts subprime
et, au pire, les quelques banques et
compagnies d’assurance auxquels ils étaient adossés
par le biais de la titrisation. L’affaire semblait pouvoir se
circonscrire à quelques faillites retentissantes dans ce
secteur, sans plus. Mais, rapidement, la chaîne des
implications dans la crise des différents centres du capital
financier mondial, forgée par le mécanisme de la
titrisation en cascade des créances et lubrifiée par
les vertus de la ‘libéralisation’ des activités
financières, est apparue. Et avec elle, le caractère
systémique de la crise : le fait que cette dernière
menaçait le système financier tout entier

et, au-delà de ce
dernier, l’économie mondiale elle-même.


Le
premier signe en même temps que le principal relais du
caractère systémique de cette crise a été
la diffusion de cette dernière au secteur bancaire, non
seulement aux Etats-Unis mais encore en Europe. Au cours du premier
semestre de cette année, à l’occasion de la
publication de leur bilan comptable pour l’année 2007,
de nombreuses banques européennes, y compris parmi les plus
grandes d’entre elles, ont ainsi dû déclarer des
pertes considérables du fait de leur implication dans l’achat
de titres assis sur des prêts subprime.
A titre d’exemple, citons l’Union des banques suisses
(UBS), la principale banque helvétique, qui gère à
elle seule une bonne part de la fortune privée mondiale, a
ainsi annoncé une perte de 20 milliards de dollars. Encore ne
s’agissait-il là que de pertes. La défaillance de
la banque britannique Nothern Rock, spécialisée dans
les prêts immobiliers, qui n’a dû d’échapper
à la faillite pure et simple qu’au fait d’avoir
été nationalisée en catastrophe en mars dernier,
et celle de la banque états-unienne Bear Stearns rachetée
à vil prix par JP Morgan grâce à de l’argent
public, a montré que l’affaire pouvait être
beaucoup plus sérieuse encore.

En
se multipliant à partir du printemps, les annonces de
pareilles pertes et défaillances n’ont pu qu’instiller
puis aggraver le doute, et d’abord dans les milieux financiers,
sur les menaces, cachées ou tout simplement ignorées,
pesant sur la solvabilité de la plupart des acteurs et la
solidité de l’ensemble du système financier. La
conséquence en a été, au cours de ce printemps
et plus encore durant l’été, aux Etats-Unis puis
en Europe, une contraction du marché interbancaire : du marché
par lequel les banques se prêtent de l’argent,
généralement à court terme (d’un à
trois mois) voire à très court terme (sur la journée
ou la semaine). Activité normale tant qu’il s’agit
tout juste de garantir la liquidité des banques (leur
trésorerie), ces prêts interbancaires se ralentissent
voire cessent purement et simplement dès lors que c’est
la solvabilité des acteurs qui se met à devenir
douteuse, autrement dit lorsque les banques se mettent à
douter les unes des autres : à ne plus se faire crédit,
dans tous les sens du terme. Avec pour double effet d’aggraver
du même coup immédiatement la situation des plus
fragiles des banques d’affaire, celles précisément
les plus atteintes par les pertes dues à leur possession de
titres assis sur les prêts subprime,
au risque de les acculer à la faillite; et, surtout, de
menacer à terme l’ensemble du système bancaire, y
compris ses éléments les plus solvables, tout en
réduisant considérablement sa capacité à
remplir sa fonction de créancier auprès des acteurs
économiques (entreprises et ménages) en leur accordant
les prêts qu’ils sollicitent d’eux. Dès
lors, il est devenu évident que le système financier
n’était plus en mesure de se sauver lui-même
vi.
La brutale accélération de la crise bancaire par défaut
de liquidités et la panique boursière consécutive
au refus du gouvernement Bush de voler au secours de la banque Lehman
Brothers vii,
entraînant la plus grande faillite de l’histoire des
Etats-Unis (elle laisse une ardoise de 613 milliards de dollars !), a
prouvé a contrario que les capacités d’autorégulation
du système financier étaient d’ores et déjà
très largement dépassées. Il était temps
dès lors que les Etats entrent en jeu via les banques
centrales. Non plus seulement pour sauver des acteurs majeurs du
capital financier particulièrement exposés (tels le
premier assureur au monde, AIG, les deux principaux organismes de
crédit hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac ainsi que
les trois principales banques d’affaires Goldman Sachs, Morgan
Stanley et Merrill Lynch aux Etats-Unis, la Royal Bank of Scotland –
la seconde banque britannique après la Banque d’Angleterre
–, la Halifax Bank of Scotland et la banque Bradford&Bingley
au Royaume-Uni, la banque Hypo Real Estate spécialisée
dans le prêt immobilier et la Deutsche Bank – la première
banque allemande – en Allemagne, Fortis au Benelux, Dexia en
France et en Belgique) mais pour tenter de sauver le système
financier tout entier qui, par contagion, menaçait de
s’écrouler partie par partie, la défaillance des
uns risquant d’entraîner dans le gouffre les autres. Tel
est le sens des différents plans de sauvetage adoptés
fin septembre et début octobre par le gouvernement
états-unien, par le gouvernement britannique ainsi que par les
principaux gouvernements de la zone euro. Ces plans visent, d’une
part, à prévenir la faillite de tout capital financier
majeur (une grande banque, une grande compagnie d’assurance, un
fonds d’investissement important, etc.), en reprenant à
son compte ses créances douteuses (pour une durée plus
ou moins longue) voire en les rachetant (en espérant pouvoir
en revendre une partie, même dévalorisées) ou en
entrant purement ou simplement dans son capital, autrement dit en le
nationalisant en tout ou en partie. Dans les deux cas, il s’agit
bien de socialiser les pertes enregistrées par ces capitaux,
autrement dit d’en faire supporter le poids par les
contribuables.

Tandis que, d’autre
part, la garantie des Etats est donnée aux prêts
interbancaires, de manière à relancer le marché
interbancaire, tout en garantissant par ailleurs tout ou partie des
dépôts bancaires, de manière à prévenir
tout retrait massif des déposants.

Demain.
A ce jour, nul ne peut dire si ces
plans de sauvetage du système bancaire et plus largement
financier seront suffisants. Tout dépend de l’ampleur
des pertes qu’il s’agira d’éponger, que
personne n’est actuellement en mesure de chiffrer, du fait de
l’opacité qui entoure les activités bancaires.
Opacité qui ne tient pas seulement ni d’abord au secret
dont les directions bancaires tiennent à entourer leurs
opérations et leur bilan (donc leurs pertes éventuelles).
Encore une fois, l’intrication des différents acteurs du
système financiers tout comme la sophistication des «produits
financiers
» sont telles
aujourd’hui qu’aucun de ces acteurs ne sait exactement
quelle est sa situation : quelle valeur exacte attribuer aux
différents titres de propriété et de crédit
dont se compose son capital.

D’autant
plus qu’on n’est pas au bout de nos surprises en la
matière. D’une part, le gros des défaillances de
remboursement des prêts subprime
est encore à venir. Tandis
que, d’autre part, déjà gonfle la vague de celles
d’une autre catégorie de prêts hypothécaires,
les crédits Alt-A, à peine mieux garantis et dont
l’encours est supérieur à celui des prêts
subprime
viii
.
Sans compter la bombe à retardement que constitue l’empilement
de CDS qui courent sur le tout pour lesquels des sommes astronomiques
ont été avancées ix.
Par contre, ce qui est certain, c’est que de la sphère
financière, la crise est déjà en train de se
communiquer à «l’économie
réelle
», autrement dit
aux activités industrielles et commerciales. Déjà,
tous les gouvernements révisent à la baisse leurs
prévisions de croissance ; et les nouveaux taux

annoncés, encore
exagérément optimistes, flirtent pourtant tous avec le
niveau zéro, quelquefois par la négative. Le plus
probable est un scénario à la japonaise : rappelons que
le secteur banquier japonais a mis plus de dix ans pour se remettre
de krach immobilier de 1991, dans lequel il était fortement
impliqué, contraignant pendant ce temps toute l’économie
japonaise à la langueur.


«Les
marchés
», comme disent
les économistes professionnels ou médiatiques en
parlant des bourses, ne s’y sont pas trompés : en
plongeant partout en dépit de l’annonce des mirobolants
plans de sauvetage précédents (750 milliards de dollars
aux Etats-Unis, 500 milliards de livres au Royaume-Uni, 1700
milliards dans la zone euros), ils n’ont fait qu’anticiper
sur une récession et même sans doute une dépression
économique désormais certaine, non seulement aux
Etats-Unis et en Europe mais, par contrecoup, partout dans le monde.
Car, même si ces plans sont en mesure d’enrayer la crise
bancaire, d’éviter qu’elle ne s’aggrave en
devenant une crise systémique, d’éponger les
pertes les plus importantes et de sauver les acteurs financiers
majeurs, ils ne sont pas en mesure d’en effacer les traces
durables, au moins jusqu’à moyen terme. D’une
part, parce la capacité des banques à remplir leur
fonction de créanciers de «l’économie
réelle
» va continuer à
se trouver affectée par les pertes qu’elles ont
enregistrées et vont encore enregistrer
x,
ainsi que par la persistance d’une certaine défiance
réciproque, tant que la situation financière ne sera pas


totalement
assainie (à supposer qu’elle puisse l’être).
Et surtout tant que l’horizon conomique ne se sera pas dégagé
: comme les chats échaudés craignent l’eau

froide, les banquiers passent aujourd’hui du régime
débridé du crédit à tout va et bon marché
au régime bridé du crédit rare et cher. Les
effets de la contraction du crédit (le fameux credit
crunch
) sont d’ores et déjà
sensibles ; ainsi, deux secteurs dans lesquels la demande est
fortement tributaire du crédit, l’immobilier et
l’automobile, ont connu au cours des dernières semaines
une contraction de leur volume d’activités (en France,
par exemple, du premier au second semestre de cette année, la
valeur ajoutée produite dans ces deux secteurs a reculé
respectivement de 2,1% et 7,1% – du jamais vu depuis 1978
xi).
La situation est suffisamment sérieuse pour qu’on
envisage aujourd’hui ce qui, hier encore, serait apparu comme
inimaginable, par exemple la faillite d’un géant de
l’automobile comme General Motors ou Chrysler. Et ce d’autant
plus qu’elle est appelée à s’aggraver
encore par le fait que, d’autre part, la fraction des pertes
subies par le secteur bancaire qui va se trouver socialisée
par l’intermédiaire des Etats, soit en définitive
par l’impôt, conjuguée avec le ralentissement
voire la contraction de l’activité économique,
synonyme de licenciements et d’austérité
renforcée, vont limiter d’autant le revenu disponible
des salariés déjà largement amputé. Or,
ainsi que nous allons le voir, c’est bien là le fond du
problème, dont toute la crise financière précédente
n’est qu’une conséquence directe bien que
largement méconnue par la quasi-totalité des analyses
qui lui ont été consacrées.

Le
crépuscule des idoles néolibérales


Si
elle n’a pas encore emporté le système bancaire
et si elle n’a pas encore plongé «l’économie
réelle
» dans la
dépression, l’actuelle crise financière et ses
prolongements, actuels et potentiels, a déjà fait une
victime d’importance : le néolibéralisme. Et ce
tant sur le plan théorique (en fait idéologique), en sa
qualité de doctrine économique dominant aujourd’hui
largement le champ de l’économie politique, que sur le
plan pratique, en tant que politique, ayant jusqu’à hier
dictée la conduite de tous les gouvernements à la tête
des principaux Etats ainsi que celle des dirigeants des principales
institutions internationales en charge de la régulation de
l’économie mondiale (Banque des règlements
internationaux, Fonds monétaire international, Banque
mondiale, Organisation mondiale du commerce, etc.) La crise actuelle
aura apporté la preuve a contrario de l’inanité
de tous les principes édictés par des cohortes d’hommes
politiques, de journalistes et d’universitaires, depuis la fin
des années 1970, avec l’arrogance de ceux qui détiennent
le pouvoir et peuvent l’exercer sans retenue et l’aveuglement
de croyants s’abandonnant sans retenue à l’idolâtrie
des fétiches capitalistes, au point d’en venir à
pervertir jusqu’à la langue qu’ils utilisent
xii.
Que ne nous a-t-on répété, des lustres durant,
sur tous les tons et sur tous les modes, jusqu’à plus
soif, que le marché, tous les marchés, était un
merveilleux principe autorégulateur, de surcroît guidé
par une providentielle «main
invisible
» qui réalise
partout et toujours les conditions de «l’optimum
économique
», à
l’expression condition toutefois que rien ni personne ne vienne
perturber son autorégulation ! Que rien n’était
donc plus urgent ni plus prometteur de la prospérité
générale que d’écarter tous les obstacles
sur la voie du triomphe de l’autorégulation marchande.
Obstacles qui avaient noms frontières nationales,
réglementations étatiques de la circulation du capital
sous toutes ses formes et, à travers elles, contrôle des
investissements et des désinvestissements, régulation
des rapports entre des capitaux, droit du travail et conventions
collectives, salaire minimum, protection sociale publique et
entreprises publiques, etc., le tout de manière à
réaliser – enfin ! – ce «marché
unique
» mondial au sein duquel
l’avènement d’une «concurrence
libre et non faussée
»
serait le synonyme de lendemains qui chanteraient éternellement
sous le soleil du capital, le tout dans le cadre d’une
«mondialisation heureuse»
! La liste serait trop longue de tous les perroquets (qui auront été
autant de minables pères roquets) qui ont cherché à
nous enfumer par des discours dont le vide est aujourd’hui
aussi éclatant que les bulles spéculatives qu’ils
ont contribué à constituer.

Car ce que la crise
actuelle démontre, c’est, au contraire, une nouvelle
fois, que la finance est non seulement totalement incapable de se
réguler mais que, laissée à elle-même,
sans contrôle ni régulation extérieurs à
elle, elle fonctionne de manière à générer
sans cesse des déséquilibres précisément
sous la forme de bulles spéculatives, d’accumulation de
capital fictif dont l’irréalité finit toujours
par éclater lorsqu’on découvre l’écart
séparant les espérances (illimités) de gains sur
lesquelles cette accumulation est fondée et la réalité
(nécessairement limitée) des profits qui sont censés
les valider.


Ce
que la crise actuelle démontre, c’est aussi que les
fameuses «règles
prudentielles
» censées
tenir lieu de cadre régulateur à l’activité
bancaire, en permettant à cette dernière de se libérer
de la tutelle réputée tatillonne et imbécile du
contrôle étatique, n’ont été que le
cache-sexe derrière lequel les banquiers se sont abandonnés
aux pires débauches en matière d’investissement
hasardeux et de paris spéculatifs, prenant ainsi en otages de
leurs turpitudes non seulement les clients mais l’économie
dans son ensemble. Ce que cette crise démontre, c’est
encore que, du fait du démantèlement de toutes les
régulations étatiques, de la libération du
mouvement des capitaux (au premier chef, des capitaux financiers), du
décloisonnement des activités financières (entre
banques de dépôts et banques d’affaires, entre
banques et assurances, etc.), on n’a fait qu’accumuler
les conditions d’une crise systémique aux dimensions
planétaires, dans laquelle la défaillance du plombier
états-unien, ne parvenant plus à payer ses traites
immobilières, finit par faire vaciller toutes


les
places financières, de New York à Tokyo en passant par
Londres, Paris, Francfort, Zürich, Hong-Kong, et retour. Ce que
cette crise démontre, c’est enfin que, lorsque éclatent,
avec la crise, l’irrationalité du marché et
l’immoralité des marchands, lorsque la «main
invisible
» du premier se met à
distribuer des claques à tour de bras aux seconds, c’est
l’Etat, la vieille encore honni, raillé et conspué
par eux, que les apprentis sorciers et requins de la finance
appellent au secours et qui est censé sauver la situation,
c’est-à-dire les sauver du désastre, quitte à
tenter de nous faire payer les pots par eux cassés.

Bref,
la crise actuelle est la démonstration en acte de la faillite
irrémédiable de la soi-disant capacité
providentielle des marchés à s’autoréguler
tout en assurant «l’allocation
optimale des ressources
». Elle
est la preuve du contraire même : de leur incapacité à
se réguler et de leur nocivité essentielle dès
lors qu’on les abandonne à eux-mêmes. Dès
lors, il n’est pas étonnant que, y compris parmi ceux
qui naguère en faisaient leur religion, ils s’en
trouvent pour annoncer désormais leur décès et
en prononcer l’oraison funèbre, malgré qu’ils
en aient. Ainsi, entre autres, François Lenglet, rédacteur
en chef de La Tribune,
et à ce titre naguère encore un des thuriféraires
de la cause néolibérale: «Des
banques nationalisées, en Europe et aux Etats-Unis. Des
dirigeants européens qui réhabilitent l'intervention
publique et suspendent les règles communes qui proscrivent les
aides d'Etat, tout comme celles qui promeuvent la concurrence. Les
salaires des patrons encadrés, la finance stigmatisée,
l'économie de marché critiquée: la crise a
provoqué un gigantesque tête-à-queue idéologique.
Comme si, avec les craquements du système bancaire mondial, se
terminait un grand cycle libéral. Un cycle comme le
capitalisme en a connu plusieurs, qui s'interrompent toujours de la
même façon, avec un krach financier retentissant.
»
xiii


Et, de fait, depuis
quelques jours, c’est la bousculade aux postes d’abandon
du navire amiral de la flotte néolibérale qui prend
l’eau de toute part et dont plus personne dans l’équipage,
et surtout pas les officiers et les sémaphores, ne veut
assumer la responsabilité du naufrage et encore moins couler
avec lui. On les voit au contraire rivaliser d’ardeur dans
l’art de le saborder publiquement.


Mais que, toute honte bue
ou sans vergogne, brûlant ce qu’ils adoraient encore
hier, donnant cul par-dessus tête le spectacle de leur parfaite
cuistrerie et de leur totale absence du sens du ridicule, pour ne pas
évoquer un sens moral qu’ils n’ont jamais eu, des
ex-croisés de la cause néolibérale puissent
aujourd’hui se rallier à un pareil discours mettant en
cause l’entreprise de déréglementation et de
régulation dont le néolibéralisme s’est
rendu coupable, devrait nous le rendre a priori suspect.

Et, en effet, il ne nous
livre qu’une partie de la vérité critique à son sujet.


Par-delà
la déréglementation: des salaires en défaut…


Car
si, à la faveur de crise actuelle, le néolibéralisme
est en train de faire faillite, ce n’est pas seulement parce
que son œuvre de dérégulation d’une
économie du même coup «globalisée»
a conduit celle-ci au bord du précipice
xiv.
En effet, cette œuvre de dérégulation, maintenant
poursuivie avec constance depuis près de trois décennies,
n’a jamais été que le moyen d’atteindre un
autre objectif moins visible, notamment parce que, contrairement au
précédent, il n’était pas déclaré
par les théoriciens et les praticiens du néolibéralisme,
hormis dans les cénacles et publications réservés
au dialogue entre eux. En l’occurrence, pour lutter contre la
dégradation des conditions de profitabilité du capital
(en langage marxiste : la baisse tendancielle du taux de profit
moyen) qui avait fait entrer le capital fordiste en récession
puis en crise dans les années 1970, il s’agissait pour
eux d’imposer «un partage
de la valeur ajoutée
»
plus favorable au capital et plus défavorable au travail (en
langage marxiste : une hausse du taux de plus-value, autrement dit
une aggravation du taux d’exploitation). A cette fin, il était
nécessaire d’obtenir une augmentation de la durée,
de l’intensité et de la productivité du travail,
tout en freinant voire en bloquant la croissance des salaires réels,
directs et indirects (les prestations sociales), donc en pratiquant
une politique d’austérité salariale. En un mot,
il s’agissait d’aggraver les conditions de travail et
d’emploi des salariés tout en dégradant leur
niveau de vie, en termes relatifs sinon absolus.

A
cette fin, il convenait d’affaiblir la capacité de
résistance et de lutte des travailleurs, leur capacité
de s’organiser et de se mobiliser, pour défendre
précisément leurs conditions de travail et d’emploi
ainsi que leur salaire. Le moyen massif auquel le capital aura eu
recours pour y parvenir, aura été des plus classiques :
il a consisté à désolidariser les travailleurs
en exacerbant la concurrence entre eux pour l’accès à
l’emploi, aux postes, aux carrières, etc. Y auront
contribué, d’une part, la hausse du chômage et le
maintien d’un haut niveau de chômage – le
gonflement de «l’armée
industrielle de réserve
»
opérant aujourd’hui, comme au moment où Marx l’a
identifiée, la fonction disciplinaire qui est la sienne à
l’égard des salariés engagés dans les
rangs de «l’armée
industrielle en activité
».
A quoi s’est ajouté, d’autre part, le
développement du travail précaire et de toutes les
formes d’individualisation du rapport salarial (prévalence
du contrat individuel sur la convention collective, mobilisation des
travailleurs dans des équipes responsabilisées au
regard de leurs objectifs et mises ainsi systématiquement en
concurrence, adjonction au salaire de base de primes distribuées
à la tête du client, etc.). La grande innovation se sera
située, enfin, dans l’exacerbation de la mise en
concurrence internationale des travailleurs, non seulement entre les
formations centrales elles-mêmes (les pays du Nord) mais encore
et surtout entre ces dernières et certaines formations
semi-périphériques voire périphériques
(les pays de l’Est et du Sud), par l’intermédiaire
de la ‘libéralisation’ de la circulation
internationale du capital. Tel a été l’enjeu de
la libéralisation à marches forcées du commerce
international, imposée par les Etats-Unis (multipliant les
accords bilatéraux), par l’Union européenne (dans
aussi bien que hors de ses frontières), par l’OMC
succédant au GATT mais aussi par les sinistres «plans
d’ajustement structurels
»
dont le FMI et la Banque mondiale ont accablé les Etats
périphériques endettés et devenus insolvables.
Tel a également été l’enjeu de la
libéralisation des investissements, notamment directs,
permettant aux entreprises transnationales de répartir les
différents segments d’un même procès de
production et

les différentes
phases du procès de valorisation de leur capital entre
différents Etats, en mettant ainsi méthodiquement en
concurrence nations et régions et, à travers elles,
leurs travailleurs, pour obtenir d’elles qu’elles se
lancent dans la course au moins disant salarial, social, fiscal et
écologique.


Les
fameuses «délocalisations
industrielles
» n’en sont
que la face la plus visible parce que la plus sensible dans les Etats
centraux. Il est inutile de faire remarquer, tant la chose est connue
de tous, que toutes les mesures précédentes,
convergeant vers la dégradation des conditions d’emploi,
de travail et de rémunération des salariés, ont
figuré en bonne place dans l’agenda des politiques
néolibérales au cours des trois dernières
décennies. Par contre, il faut souligner, car la chose est
encore trop peu connue, qu’elles ont très largement
atteint leur objectif en matière de distorsion du «partage
de la valeur ajoutée
»
au profit du capital. En ce qui concerne la France, j’ai eu
l’occasion de le souligner dans ces colonnes mêmes :
entre le début des années 1980 et le milieu des années
2000, la part des salaires dans la valeur ajoutée brute des
entreprises industrielles et commerciales a chuté de neuf
points ; et, même si l’on prend comme référence,
le régime de croisière du capital fordiste des années
1960, la chute est encore de plus de quatre points
xv.
Théoriquement, cela signifie une paupérisation relative
de l’ensemble du salariat sur ces dernières décennies,
derrière laquelle se masque très certainement la
paupérisation absolue de certaines catégories de
salariés, celles situées au bas de l’échelle
salariale en termes de précarité des conditions
d’emploi et de (bas) niveau des salaires. Et la France ne
constitue nullement une exception en la matière : selon le
Rapport sur le travail dans le monde 2008 récemment publié
par l’Organisation internationale du travail (OIT), «Dans
51 des 73 pays pour lesquelles des données sont disponibles,
la part des salaires dans le revenu total a reculé au cours
des vingt dernières années. Le plus fort déclin
de la part des salaires dans le PIB s’est produit en Amérique
latine et dans les Caraïbes (-13 points de pourcentage), suivi
par l’Asie et le Pacifique (-10 points de pourcentage) et les
économies développées (-9 points de
pourcentage).
» xvi

D’ailleurs,
même les représentants du capital le reconnaissent ;
ainsi, Alan Greenspan, l’ancien directeur de la FED, la banque
centrale états-unienne a ainsi déclaré : «(…)
la part des salaires dans le revenu
national aux Etats-Unis et dans d’autres pays développés
atteint un niveau exceptionnellement bas selon des normes
historiques»
xvii.
Ainsi, en ce qui concerne «le
partage de la valeur ajoutée
»
tout comme en ce qui concerne la déréglementation des
marchés, le néolibéralisme aura largement
atteint ses objectifs. Mais, dans un cas comme dans l’autre,
son triomphe aura été de courte durée et
synonyme de victoire à la Pyrrhus.


Car
c’est l’aggravation ainsi obtenue de l’exploitation
des travailleurs, partant leur paupérisation relative ou même
absolue, qui aura en définitive réuni les conditions de
la crise actuelle, la déréglementation ne faisant au
mieux que l’amplifier. Pour comprendre cette proposition
paradoxale, un (tout petit) détour théorique s’impose.
Parmi les différentes contradictions structurelles (donc
permanentes et indépassables) auxquelles se heurte la
reproduction du capital figure celle qui naît de l’ambivalence
fondamentale du salaire du point de vue du capital. D’une part,
le salaire est un coût, c’est l’une des deux
composantes principales du coût de production des marchandises
; et le «partage de la valeur
ajoutée
est d’autant
plus favorable au capital, donc sa valorisation (la plus-value)
d’autant plus importante, que le salaire peut être
comprimé. Mais, d’autre part, il ne suffit pas de
produire des marchandises dont la valeur contient la part la plus
importante de plus-value possible ; il faut encore pouvoir les vendre
en réalisant cette plus-value. Et, sous ce rapport, le salaire
change de sens : il devient un des principaux facteurs de la demande
finale solvable. Et si on le comprime trop, on réduit d’autant
cette dernière, en engendrant du même coup toutes les
conditions d’une crise de surproduction.

La contradiction est
d’autant plus redoutable que ces deux termes ne se situent pas
au même niveau de perception de la réalité.
Chaque capitaliste (chaque entrepreneur, chaque direction
d’entreprise) ne conçoit généralement le
salaire que sous le premier angle, comme un coût qu’il
fait tout pour comprimer. Tenir compte de l’autre aspect, avoir
conscience qu’il ne faut pas trop pressurer les salaires, sans
quoi c’est la possibilité même de la reproduction
de l’ensemble du capital en fonction dans la société
qui va se trouver compromise, échappe le plus souvent à
la conscience des capitalistes pris individuellement, dont
l’intelligence ne dépasse ordinairement pas l’horizon
de leurs intérêts singuliers les plus immédiats –
hormis quelques capitalistes ou groupes de capitalistes d’exception,
particulièrement clairvoyants et avisés. Ce point de
vue plus large ne peut ordinairement


être que celui de la
classe capitaliste dans son ensemble, tel qu’il peut s’élaborer
dans des clubs de pensée, des institutions universitaires ou
des formations politiques et tel qu’il peut inspirer par
moments ‘l’état-major’ de la bourgeoisie,
entendons l’Etat, plus exactement ses sommets administratifs et
ses sphères gouvernementales. A la condition cependant que la
grille idéologique à travers laquelle cet ‘état-major’
comprend le monde social et ordonne son action sur lui ne fasse pas
obstacle à son intelligence de l’ambivalence du salaire
relativement aux conditions de valorisation du capital. Ce qui a
précisément été le cas avec le
néolibéralisme.



et une plus-value en excès !


L’adoption de
politiques néolibérales, leur mise en œuvre
résolue et leur poursuite méthodique depuis près
de trente ans auront donc produit ce premier effet de créer
les conditions d’une crise de surproduction en comprimant par
trop les salaires : en somme, une crise de surproduction par
sous-consommation relative des salariés. Mais elles ont
simultanément produit un second effet complémentaire du
précédent : l’accroissement de la plus-value,
absolu (en termes de masse de la plus-value) aussi bien que relatif
(en termes de taux de la plus-value). Tel était d’ailleurs
leur objectif, là encore largement atteint. Cela aura sans
doute permis d’améliorer la profitabilité du
capital industriel et commercial, le taux de profit moyen des
entreprises, en rendant possible la relance de l’accumulation
de leur capital à partir du début des années
1980. Mais cela les aura aussi progressivement confrontées à
des difficultés croissantes pour écouler une production
elle-même croissante, du fait précisément de
l’étranglement progressif des salaires qui s’opérait
parallèlement.


D’où
l’allure singulière de l’accumulation du capital
depuis lors, faite d’une succession de relances qui avortent
rapidement sous forme de récessions, de stagnations voire de
mini-dépressions, en somme une suite de stop
and go
comme disent les Anglo-Saxons
; mais aussi le fait singulier qu’en définitive le taux
d’accumulation soit devenu inférieur au taux de profit
xviii.
En somme, les profits excèdent ce dont les entreprises ont
besoin pour financer leurs investissements : plus exactement, ce
qu’elles peuvent investir étant donné les
conditions faites à la production par l’insuffisance des
débouchés due à la contraction de la part des
salaires dans «la valeur
ajoutée
».

Cet
obstacle a pu cependant être lui-même en partie levé
par l’ouverture simultanée de nouveaux marchés
(dans les Etats semi-périphériques dits «émergents»
: le Mexique, le Brésil, la Chine, l’Inde, les Etats
pétroliers du Golfe), ainsi que par le développement
considérable qu’ont connu, parallèlement, les
secteurs de l’industrie de luxe au cours des deux dernières
décennies. Signe de l’enrichissement manifeste de toutes
les classes et couches sociales qui vivent de la plus-value (sous ses
différentes formes : ‘salaires’ mirobolants des
dirigeants, stock options,
dividendes des actionnaires, intérêts des prêteurs,
rente des propriétaires fonciers ou des titulaires de brevets,
etc.), partie intégrante de l’accroissement de toutes
inégalités sociales durant toute la période,
cette explosion de la consommation de luxe était aussi une
dimension spécifique de la crise latente de surproduction, la
consommation de luxe des nantis étant censée prendre le
relais, comme moteur de la demande solvable, de la consommation de
produits banalisés en berne du fait de la paupérisation
relative des salariés. Elle était aussi et surtout le
signe qu’une part grandissante de la plus-value n’était
plus en mesure, faute d’une croissance suffisante des
débouchés, de se convertir en capital additionnel, de
venir financer l’accumulation du capital, ne pouvait plus
soutenir cette dernière qu’en se convertissant en revenu
pour être dilapidé sous forme de dépenses de luxe
par les classes possédantes.

Un
dernier signe de cette difficulté grandissante de conversion
de la plus-value en capital additionnel aura été le
fantastique développement du capital financier et de la
spéculation financière qui aura également
caractérisé l’histoire récente du
capitalisme. Car, faute de pouvoir se valoriser sous forme de capital
réel, en s’investissant dans l’industrie et le
commerce, toute la part de la plus-value non absorbée par la
consommation de luxe a cherché à se valoriser sous
forme de capital fictif. Elle est venue tenter sa chance au grand
casino d’une finance dopée et surtout dupée par
les mesures de ‘libéralisation’ néolibérales
: elle est venue alimenter le jeu spéculatif consistant à
acheter ou à vendre des monnaies, des titres de crédit
ou de propriété, des dérivés de tous ces
types d’actifs et des «produits
financiers
» de plus en plus
sophistiqués assis sur eux, non pas tant pour les revenus
qu’ils garantissent en principe, mais pour parier sur leur
variation (à la hausse ou à la baisse) en

espérant
empocher au passage de somptueuses ‘plus-values’. Quitte
à essuyer de désastreuses ‘moins-values’
lorsque le pari s’avère perdu. Tout comme le gonflement
de la consommation de luxe, ce signe apparent de richesse qu’ont
été les orgies de la spéculation financière,
saluées par tous les grands prêtres et bedeaux minables
de l’Eglise néolibérale comme la manifestation de
la santé éclatante d’une «économie
de marché
» libérée
des contraintes de la réglementation étatique, était
donc en fait le signe d’une profonde

maladie
de «l’économie
réelle
», bridée
par l’étranglement du pouvoir d’achat des
salariés, rongée par une crise rampante de
surproduction. D’un côté une accumulation de
capital réel rendue poussive et chaotique par l’insuffisante
des débouchés du fait d’une sous-consommation
relative des salariés ; de l’autre, une accumulation de
capital fictif dopée par une plus-value se détournant
pour la raison précédente de «l’économie
réelle
» pour se livrer
aux joies et aux affres de la spéculation financière,
devenue sinon la seule voie ouverte à sa valorisation du
moins, apparemment, sa voie royale. Car il s’agissait bien
d’une accumulation de capital
purement fictif
: d’un
pseudo-capital composé de titres divers, de plus ou plus
sophistiqués, donnant en principe droit à prélever
une partie de la richesse sociale produite, de la valeur formée
et réalisée dans «l’économie
réelle
», et dont la
valeur fictive (celle qui règle leurs échanges sur le
marché boursier) se gonfle à la mesure

des
anticipations de plus en plus délirantes sur le montant de
cette part… avant de se dégonfler lorsqu’il
s’avère qu’elle est moins importante que prévue
voire nulle, tout simplement parce que la valeur effectivement formée
et réalisée (la croissance réelle) est bien
moindre que ce qui avait été anticipé,
précisément parce que «l’économie
réelle
» bute sur les
limites que rencontre (malgré tout) l’exploitation du
travail ainsi que sur l’insuffisance des débouchés.

Dans
ces conditions, la répétition de plus en plus fréquente
et une échelle croissante des crises financières, que
j’ai rappelée en introduction à cet article,
était évidemment inévitable. Car ces crises
successives ont toutes été le résultat du
surinvestissement massif d’un capital-argent potentiel qui,
faute de pouvoir s’investir avec profit dans «l’économie
réelle
» a tenté
sa chance, sous forme de capital fictif, dans les paradis artificiels
de l’économie financière, prêt à se
saisir de n’importe quel actif apte à fournir matière
(support) à un marché spéculatif : hier les
biens immobiliers états-uniens (mais aussi irlandais et
britanniques) comme avant-hier les valeurs de la «nouvelle
économie
» de


l’Internet,
etc. Et, du même coup, on tient bien ici les deux ingrédients
fondamentaux de la crise actuelle, en particulier de son détonateur,
la crise des prêts hypothécaire subprime.
D’un côté, des ménages de modestes salariés
que l’insuffisance de leurs revenus salariaux contraints à
s’endetter dans des proportions excessives pour tenter
d’accéder à la propriété de leur
logement et dont une proportion importante d’entre eux se
trouvent en définitive incapables de faire face aux charges du
remboursement de leur dette, comme cela était prévisible.
De l’autre, des capitaux financiers à ce point assoiffés
de valorisation qu’ils en viennent à oublier toute
retenue et toute prudence pour les uns prêter aux précédents
et les autres accepter de s’investir dans des titres opaques
assis sur des créances aussi douteuses. Quand le capital ne
trouve plus d’autre planche de salut que de devoir avancer à
ses propres salariés, sous forme de prêts, l’argent
qu’il a refusé de leur avancer sous forme de salaires,
pour tenter de leur permettre de continuer malgré tout de
consommer les marchandises qu’il a produites et à
travers la vente desquelles il doit se valoriser, c’est que la
formule sur laquelle repose sa propre reproduction est manifestement
viciée. Et cette formule est celle-là même dont
le néolibéralisme s’était fait le
propagandiste ainsi que le maître d’œuvre.

Conclusion
provisoire


Ainsi,
la crise actuelle ne met pas seulement à mal le discours
néolibéral, elle compromet aussi sérieusement la
mise en œuvre du programme politique néolibéral,
tant dans sa volonté de déréglementation et de
‘libéralisation’ que, surtout, dans sa volonté
d’imposer un «partage de
la valeur ajoutée
»
censé créer les conditions d’un nouveau régime
cohérent, donc stable et durable, de reproduction du capital.
Autrement dit, la crise actuelle prive brutalement l’ensemble
des gouvernements des principaux Etats de la planète ainsi que
les directions des institutions financières internationales de
leur précédente boussole et cartes. Elle crée
donc aussi les conditions d’une crise politique majeure qu’il
nous appartient d’aggraver par nos revendications et nos
actions. A nous de nous saisir de cette situation nouvelle pour
contre-attaquer un ennemi de classe affaibli par les conséquences
néfastes pour lui de sa propre stratégie antérieure,
en ajoutant à l’incapacité de «ceux
d’en haut
» de continuer
à dominer selon les termes de la formule néolibérale
le refus de «ceux d’en
bas
» de continuer à
être dominés selon cette même formule –
voire à être dominés tout court. C’est à
l’examen des différentes possibilités qui nous
sont ouvertes sous ce rapport que sera
consacré
un autre article à paraître dans le prochain numéro
d’A Contre-Courant.


i Cet
article d’Alain Bihr paraît dans le mensuel A
Contre-Courrant
.
Alain Bihr est professeur à l’Université de
Franche Comté (Besançon) et auteur, entre autres, de
La novlangue néolibérale,
Editions page deux, Lausanne, 2007.

ii Christian
Chavagneux, «Banques : risquer plus pour gagner plus»,
Alternatives
Economiques
,
n°267, mars 2008, page 7.

iii Parmi
ces derniers, certains étaient même qualifiés de
Ninja : no
income, no job or asset
(pas
de revenu, pas de boulot ni d’actif), autrement dit clairement
reconnus pour insolvables. Mais ce n’était pas une
raison suffisante pour ne pas les endetter…

iv La
même technique de titrisation a été
simultanément utilisée pour socialiser d’autres
créances, souvent tout aussi douteuses : des prêts à
la consommation courante, des encours sur des cartes de crédit,
des prêts aux étudiants, etc. Les titres vendus sur le
marché financier constituaient ainsi le plus souvent une
‘macédoine’ de fractions de créances dont l’acquéreur
ignorait complètement la nature. Au terme de deux ou trois
répétitions de ce type de montage, impossible de
savoir ce qu’on détient ni, surtout, quelle en est la
valeur : à quelle quantité de valeur effective, de
valeur effectivement formée et réalisée, le
titre donne droit.

v14
% des ménages ayant contracté des emprunts subprime
étaient
en défaut de paiement au printemps 2007. Et ce sont d’ores
et déjà plus d’un million de ménages
états-uniens qui ont été expulsés –
et on est pas au bout de la crise des subprimes,
qui ne pourra que s’aggraver avec la récession
économique qui s’installe et la chute de la valeur des
biens immobiliers dont le
marché est encombré par les logements des ménages
expulsés. Selon certaines estimations, deux autres millions
pourraient l’être à brève échéance.

viD’autant
plus qu’ils n’était plus possible de compter sur
l’intervention intéressée des fameux «fonds
souverains
» des Etats dits
émergents (Chine, Inde, Russie et émirats du Golfe)
qui, dans un premier temps, s’étaient laissés
tenter de racheter quelques acteurs financiers occidentaux, avant de
se rendre compte – mais un peu tard – qu’il
s’agissait de ‘rossignols’.

viiSans
doute parce que le secrétaire d’Etat au Trésor
(le ministre des Finances états-unien) est l’ancien
patron de Goldman Sachs, la grande rivale de Lehman Brothers…

viiiCf.
Frédéric Lordon, «Le jour où Wall Street
est devenu socialiste», Le
Monde Diplomatique
, octobre 2008.

ix«La
somme totale des CDS contractés aux États-Unis se
monte - cela dépend des sources - à 45 ou 62 mille
milliards de dollars, de toute manière un chiffre proche du
total des dépôts bancaires à l’échelle
mondiale…»
Paul
Jorion, «Le monstrueux contraire d’une assurance»,
http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2171

xNotamment
celles fortement impliquées dans les opérations de
leverage buy out ou
LBO, consistant à racheter des entreprises (à l’aide
de prêts bancaires) pour les restructurer (souvent sauvagement
du point des intérêts des salariés) de manière
à en faire grimper la capitalisation boursière avant
de les revendre en réalisant en principe au passage de somptueuses
‘plus-values’. Avec le ralentissement économique
et surtout la débâcle boursière, nombre
d’opérations de LBO prennent du retard ou même ne
se bouclent pas et les banques se retrouvent avec une nouvelle masse
de créances douteuses et invendables.

xiChiffres
cités par Guillaume Duval, «Tous les clignotants sont
au rouge», Alternatives
Economiques
, septembre 2008, page9.

xiiCf.
La novlangue néolibérale,
Editions Page deux, Lausanne, 2007.

xiii
«Ci-gît le libéralisme, 1979-2008», La Tribune,
10 octobre 2008.

xivQuelques-uns
des principaux éléments de l’analyse suivante
ont déjà été développés
par François Chesnais, «Sur le portée
et le cheminement de la crise financière», Carré
Rouge-La Brèche
,n°1,
décembre 2007-février 2008 ; Charles-AndréUdry,
«‘Subprime’. Une crise du capitalisme des temps
présents», A
Contre-Courant
, n°194, mai 2008
; Michel Husson, «Le capitalisme
toxique», http://hussonet.free.fr/toxicapw.pdf
(à paraître dans
Inprecor).

xv
Cf. «Pour gagner plus, il faut
lutter plus !», A
Contre-Courant
, n°195, juin
2008. Cf. aussi Michel Husson, «La hausse tendancielle
du taux d’exploitation », Inprecor
n°534-535, janvier- février
2008 ; et «Part des salaires : et pourtant elle baisse
!», http://hussonet.free.fr/pourtant.pdf

xvi
Cf.
http://www.ilo.org/global/About_the_ILO/Media_and_public_information/Pre...
On aura compris que cette distorsion du «partage
de la valeur ajoutée
»
a affecté l’ensemble du coût salarial, par conséquent non
seulement les salaires directs perçus par les salariés
en emploi mais tout aussi bien les prestations sociales perçus
par les chômeurs, les malades et les invalides, les retraités
qui constituent en fait un salaire indirect. La paupérisation
relative voire absolue du salariat a donc frappé l’ensemble
de ces catégories au cours de ces dernières décennies.

xviiFinancial
Times
, 16 septembre 2007. Cité
par Charles-André Udry, op.
cit
.

xviii
Fait mis en évidence par Michel
Husson, « Le taux d’accumulation ne suit plus le taux de
profit », note hussonet n°2, 25 septembre 2008 http://hussonet.free.fr/ (1 novembre 2008) A l'encontre, case postale 120, 1000 Lausanne 20
administration@alencontre.org Soutien:ccp 10-25669-5 A l'encontre, version
imprimable http://www.alencontre.org/print/CriseBihr11_08.html 9 de 9 02/11/2008 1:31