La recession mondiale: moment, interpretations et enjeux de la crise

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Autor: François Chesnais *;

Il
y a eu une accélération si forte de la crise mondiale
depuis un mois, qu’il est devenu impossible pour un article de
revue d’essayer de coller à l’actualité. Il
faut donc sélectionner quelques questions. Le choix fait ici
correspond à des interrogations et des préoccupations
exprimées dans des réunions (réunions de Carré

Rouge; comptes-rendus courriels de réunions du NPA13;
débat avec Michel Husson dans le NPA 7511 ; discussions dans
le groupe de travail économique (GTE) de la LCR) ou à
des interprétations publiées dans des
revuesmilitantes(articles de Michel Husson et d’Alain
Bihr).


Le fait majeur, celui qui ne doit jamais être perdu de vue, est
que les salariés et la jeunesse, en France, en Europe, dans le
monde ne sont pas confrontés seulement à une crise

économique mondiale. Ce à quoi tous les exploités
et dominés, mais aussi tous ceux pour lesquels les mots
«humanité» et «civilisation»
gardent un sens, sont confrontés est la conjonction entre la
crise économique et la progression de la crise climatique et
de ses effets sociaux mondiaux gravissimes. S’y ajoutent ceux
de la crise alimentaire provoquée très largement de
façon directe par les politiques commerciales mises en œuvre
depuis vingt ans. L’irrationalité profonde du système
devient manifeste. Celle qui est contenue dans la production pour la
production, c’est-à-dire aux seules fins de valorisation
du capital. Celle qui résulte du fait que la valeur est valeur
pour le capital, valeur d’échange dont le fondement est
l’exploitation des travailleurs et l’épuisement
des ressources naturelles. Cet article n’en dit pas plus à

ce sujet et renvoie au texte que j’ai écrit pour
expliquer pourquoi cette conjonction n’est pas purement
fortuite. Pour des raisons évidentes, il recoupe à
certains moments ce qui est dit ici.



Mécanismes de contagion, «perte de contrôle»
et jeu aveugle des lois de la concurrence


Ici je vais commencer par deux questions, liées entre elles,
posées à la dernière réunion de Carré
Rouge
, mais aussi dans le NPA13, notamment lors d’une
réunion à Vitrolles. « Les gouvernements
n’ont-ils pas toujours les moyens de bloquer la crise dans sa
progression?» «Que faut-il entendre par crise

‘systémique’?»



En ce qui concerne la première question je donne la réponse
suivante. Commencée dans la sphère de la finance, la
crise s’est transformée en crise de surproduction. Elle
est une crise totale et également «globale»,
mondiale. On est entré dans une phase où elle va se
développer de façon largement, sinon totalement,
mécanique. De fortes interactions se sont mises en branle
entre des processus de propagation domestique et de contagion
internationale ayant tous un caractère cumulatif propre.
L’accélération du mouvement de propagation
domestique et de contagion internationale n’était
manifestement pas prévue par les gouvernements, surtout avec
l’intensité qu’elle a prise en novembre. Ils ont
annoncé des plans de relance, les plus importants étant
celui de la Chine annoncé à la mi-novembre et celui que
l’équipe de Barack Obama vient d’annoncer. Les
mesures prises traduisent des lectures assez différentes de la
crise. Les sommes annoncées sont en général très
faibles et prendront souvent du temps à être vraiment
disponibles. Elles ne pèsent pas lourd au regard de l’ampleur
des contradictions qui ont été déplacées
et contenues pendant une période exceptionnellement longue.
Des sommes extrêmement élevées ont été

mises à la disposition des banques sous la forme de crédits.
Ils prolongent ainsi l’existence du capital fictif amoncelé,
dont on parlera plus loin. Ils en accroissent encore la masse et en
reportent le poids et la gestion sur des institutions étatiques
auxquelles ce fardeau posera tôt ou tard de grands problèmes.
Quant aux plans de relance industriels, les sommes en question sont
très faibles. Là où elles sont plus élevées,
elles prendront longtemps à influencer l’activité

économique quotidienne. Les pleins effets du plan
d’investissement de modernisation des infrastructures des
Etats-Unis qu’Obama doit annoncer en janvier ne se feront pas
sentir avant 2011. La décision des gouvernements de sauver par
des subventions des entreprises et partant des dirigeants
incompétents grassement rémunérés finira
par avoir des conséquences politiques en termes de prise de
conscience du degré auquel «le roi est nu».


L’affirmation
que, passé un certain seuil, la crise puisse connaître
une progression largement, sinon totalement, mécanique peut
surprendre. Les termes de propagation et de contagion ont été

oubliés par l’écrasante majorité des
économistes bercés depuis quarante ans par deux idées.
La première que les marchés «s’autorégulent».
La seconde, nourrie par les bureaucraties des ministères de
l’économie, qu’ils disposent de politiques
publiques de «pilotage macroéconomique».
Les commentateurs sont déroutés lorsque les
contradictions consubstantielles à l’accumulation du
capital débouchent sur des situations de «perte de
contrôle». Dans les crises, les mécanismes
aveugles de la concurrence prennent la forme de conduites
autodestructrices de la part des banques et des autres institutions
financières face à l’insolvabilité de
leurs débiteurs comme de celle des entreprises face à

la contraction de la production, de l’emploi et du commerce
international. Marx remarquait que



tant que tout va bien, la
concurrence, on l’a vu dans la péréquation du
taux de profit général, joue pratiquement le rôle
d’une amicale de la classe capitaliste. Celle-ci se répartit
le butin commun proportionnant à la mise de chacun. Mais dès
qu'il ne s'agit plus de se partager des bénéfices mais
des pertes, chacun cherche autant que possible à réduire
sa quote-part et à la mettre sur le dos du voisin. C’est
alors affaire de force et de ruse et la concurrence se mue en combat
entre des frères ennemis1.


Tel est le processus
dont l’Union européenne est devenue si visiblement le
terrain et qui va se déchaîner dans toute l’économie
mondiale.



Il y a propagation domestique de crise (propagation à
l’intérieur d’un pays) lorsque des effets
dépressifs – de contraction ou de baisse – se
répercutent d’une fonction économique à

d’autres (par exemple de la consommation vers la production),
d’un secteur économique à d’autres (de la
finance vers la production manufacturière) ou encore d’une
branche industrielle à d’autres (de l’automobile
vers la sidérurgie). La propagation internationale de crise
d’un pays vers d’autres (ici le terme médical de
contagion est souvent employé par analogie avec les
pandémies), se produit par le biais des flux financiers et des
interdépendances entre les Bourses et plus fortement encore
par le canal des flux de marchandises. La contagion internationale
est d’autant plus forte que les systèmes financiers sont
interconnectés étroitement et les économies très
interdépendantes du fait de la libéralisation des

échanges et des investissements étrangers. On parle de
mécanismes cumulatifs lorsque ces effets de propagation se
mettent à rétroagir, agir en retour. Par exemple, la
contraction du crédit aux entreprises et aux ménages
conduit les premières à réduire leur production
et à diminuer la masse des salaires versés (chômage
technique, licenciements) et les seconds à ne pas faire des
achats où un crédit est indispensable. Les deux effets
se cumulent et font baisser la demande tant de biens intermédiaires
entrant dans la production que de biens de consommation. Cela touche
très vite les entreprises qui réduisent encore leur
production avec des effets sur les bilans qui confirment les banques
dans leur position de refus du crédit, refus qui met des
entreprises en faillite, avec nouvelle chute de la masse salariale et
contraction en conséquence de la demande, etc., etc. En même
temps, il y a propagation de tout cela de pays à pays, ce qui
renforce les rétroactions et accroît le caractère
cumulatif de l’ensemble des processus.


L’oubli de la possibilité des crises capitalistes
majeures



Toutes les informations publiées vont maintenant dans le sens
d’une propagation de crise au plan mondial dont le rythme
s’accélère. La compréhension en reste
limitée et donc celle de sa portée. Dans une large
mesure, c’est inévitable. Mais il ne faudrait pas que
chez les militants cela dure trop longtemps. Il est vrai que
lorsqu’on faisait ses études ou qu’on entrait dans
une école de formation militante autrefois, on rencontrait les
crises de surproduction au moins dans les livres2.
On les prenait même encore très au sérieux à

l’époque. Notamment lors de la récession
américaine de 1956-57 qui a suivi la fin de la guerre de Corée
et le fléchissement passager des dépenses militaires
étatsuniennes. Nous ne savions pas alors qu’on était
entré dans la période appelée plus tard celle
des «trente glorieuses». La théorisation
en est venue très vite. En Italie sous la forme d’un

«néocapitalisme» dont les idéologues
du Parti communiste italien et de la CGIL, comme Bruno Trentin,
expliquaient qu’il avait surmonté pour l’essentiel
le type de contradictions dont les crises étaient la
conséquence. En France, on a eu droit à la théorie
du «capitalisme monopoliste d’Etat»

selon laquelle le capital avait trouvé des mécanismes
de dévalorisation du capital largement maîtrisés.
Une longue période a commencé où la théorie
marxiste des crises n’a été défendue que
par un groupe très restreint de théoriciens militants,
trotskistes comme Ernest Mandel3

ou communistes des conseils, notamment Paul Mattick, auteur d’un
livre très approfondi sur la question4.



La récession mondiale de 1974-76 a clos la période des
«trente glorieuses». Elle a suscité
momentanément un regain d’intérêt pour la
théorie des crises de la part des marxistes5

et également des économistes dits
«régulationnistes»6.
Ensuite, il était encore question des crises dans les écoles
de formation des organisations trotskistes. Mais il s’agissait
presque d’un intérêt «académique».
A cela il y avait de nombreuses raisons, notamment les deux
suivantes. Après une phase transitoire, l’accumulation a
progressivement repris dans les pays capitalistes centraux. Plus
important encore, la lutte des classes dans les pays de l’Est,

à cette époque surtout en Pologne (Gdansk, la naissance
de Solidarnosc, le coup d’Etat de Jaruzelski), puis la question
de l’URSS et de la non-réalisation de la révolution
politique après la chute du Mur, ont dominé les
préoccupations et les discussions.



Faisons un saut dans le temps. Plus près d’aujourd’hui,
pendant les quinze dernières années, certains faits et
surtout l’interprétation qui en a été

donnée, ont pesé lourdement dans la sous-estimation des
processus qui ont débuté avec la première étape
de la phase financière de la crise, celle qui a vu la
paralysie progressive du crédit et les premières
faillites bancaires. Au cours des quinze années qui ont
précédé août 2007, il y a eu une
succession de crises : la crise mexicaine de 1994-95, la crise
asiatique de 1997-98, la quasi-faillite du fonds spéculatif
Long Term Capital Management (LTCM) à Wall Street en 1998, le
krach du Nasdaq en 2001-02. Chaque fois les gouvernements aidés
du FMI sont parvenus à en contenir les effets, avec des degrés
de difficultés certes croissants, notamment lorsque la Corée
est entrée en crise en 1998. Ils ont réussi chaque fois

à relancer «la croissance», terme
bâtard qui occulte la notion d’accumulation. Pourquoi n’y
parviendraient-ils pas de nouveau cette fois-ci? Le réflexe
poussant à penser cela a été d’autant plus
fort que jusqu’à une date très récente,
les médias ont diffusé presque exclusivement des
informations et des opinions allant dans ce sens. Ce n’est
qu’au cours des toutes dernières semaines, à

partir de la mi-octobre 2008 que l’espèce de scepticisme
qui prévalait encore fortement chez la majorité des
militants, même en septembre après la faillite de Lehman
Brothers, a commencé lentement à se dissiper. Pour cela
il a fallu la chute brutale des Bourses, qui marque la seconde étape
à l’intérieur de la phase financière de la
crise et surtout la première vague de chômage technique
et de licenciements qui s’est produite.

Les Etats-Unis,
principal foyer de propagation et de propagation mondiale à
cette étape



Les notions de propagation et de contagion permettent de déchiffrer
les informations que la presse publie maintenant à jet continu
et en comprendre le sens. Informations venant de chaque économie,
très grande comme les États-Unis ou la Chine, ou très
petite (l’Islande, les pays baltes et balkaniques). C’est
aux États-Unis que, depuis le 15 septembre 2008,
l’accélération des mécanismes de
propagation sous l’effet de leur interaction et des
rétroactions consécutives s’est faite sur la plus
grande échelle. Il ne pouvait pas en être autrement.
C’est aux États-Unis que le recours à la création
de capital fictif sous la forme de crédit aux entreprises, de
crédits hypothécaires et de crédit à la
consommation, a été pratiqué depuis le plus
longtemps (cela commence en 1991-92, connaît un premier bond en
1998, puis un second en 2001-2002). La création de crédit

à une échelle massive a permis d’élargir
artificiellement le marché domestique, mais aussi jusqu’en
2008 les marchés de titres dont dépendent les retraites
des salariés étatsuniens. Elle a donc masqué
l’existence de surcapacités de production industrielles
très importantes. Ensuite, c’est à Wall Street
qu’ont afflué les capitaux spéculatifs de
l’ensemble de la planète, l’autre point principal
d’affluence étant la City de Londres. C’est
toujours à Wall Street, avec la City, qu’a été

mis au point, la technique «miraculeuse» de
la titrisation7.
C’est aux États-Unis enfin que la libéralisation
et la déréglementation ont touché le marché
immobilier le plus fortement et donc donné à la bulle
immobilière des traits qu’elle n’a pas au même
degré ailleurs.


A partir de juillet 2007, même si la crise financière
n’a vraiment éclaté au
grand jour qu’en août8,
tout l’édifice a commencé à s’effondrer,
morceau par morceau, au cours d’épisodes de crise
successifs, chaque fois plus spectaculaires. Le montant
extraordinairement élevé de créances insolvables

«cachées» cachées dans les
«véhicules» de titrisation inscrits à
l’actif du capital des banques, des sociétés
d’assurance et des fonds de placement a paralysé le
système de crédit interbancaire et, de là, de
proche en proche, le système de crédit tout entier. Les
banques centrales et les gouvernements ont d’abord diagnostiqué

le problème comme étant de liquidité. Ils ont
injecté des sommes massives qui n’ont eu aucun effet.
Les premiers cas de pré-faillites dus à l’insolvabilité
ont été traités comme des exceptions. Ils ne
l’étaient pas. Il a fallu injecter des sommes toujours
plus grandes non plus dans le système de crédit comme
un tout, mais dans le sauvetage de banques elles aussi toujours plus
grandes: Northern Rock en novembre 2007, mais une première
grande banque d’affaires Bear Stearns en mars 2008. Aux

États-Unis, la condition non-écrite était que
cela passe par un rachat de la banque en faillite, contribue à
la concentration accrue. Personne n’était prêt à
racheter Lehman Brothers en septembre. Le 15 septembre le
Trésor américain et la Fed l’ont donc
laissé tomber. Ce n’est que le lendemain avec l’annonce
des très grandes difficultés du plus grand assureur
mondial AIG, qu’ils ont compris que le refus résultait
de la détérioration généralisée de
la solvabilité des banques et des sociétés
d’assurance, en raison des opérations spéculatives
au «risqueinconsidéré» de
leurs filiales du type Hedge Funds.


Les quinze jours qui ont séparé la faillite de Lehamn
de l’adoption par le Congrès, après un premier
rejet, du plan de sauvetage Paulson de 700 milliards de dollars, ont
été ceux d’un début authentique de panique
financière, tant aux États-Unis qu’en Europe et
en Asie, hormis la Chine. Mais il y a eu aussi à ce moment-là

un élément majeur de propagation de la crise financière
dans le champ même du système financier. A la paralysie
des mécanismes de crédit et la situation de faillite
des banques est venue s’ajouter la chute mondiale du cours des
actions qui a eu lieu fin septembre
2008. Elle avait débuté lentement depuis le
début 2008, mais les mois d’octobre et novembre
ont vu une chute des cours qui a, sur l’année, la
dimension d’un vrai krach boursier. Dans un pays où

dominent les systèmes de retraite de marché financier,
les effets économiques et les conséquences sociales en
sont très importants. Les secondes ne se feront sentir
fortement que dans quelques mois, mais les premiers se sont fait
sentir tout de suite par une baisse de la consommation qui a
répercuté à son tour sur la production,
notamment dans l’automobile. Parallèlement les sommes
extrêmement élevées mises à la disposition
des banques sous la forme de crédits n’ont pas donné

de résultats. Il a fallu ajouter crédit sur crédit
à AIG, puis il a fallu secourir un autre fleuron du système
bancaire américain et mondial, Citigroup. Il est difficile de
mesurer subjectivement l’ampleur de la crise bancaire. Le
montant astronomique des sommes engagées peut y aider. Il est
peu connu. Le New York Times l’a publié
dans un article dont le titre utilise le terme «planche

à billets»9:
8000 milliards de dollars. Ce sont 7,8 trillions exactement, pour
utiliser le mot anglais, qui sont engagés par les seuls
États-Unis. Le gouvernement et la Fed sont d’abord
«assureurs». Ils se sont portés
garants des prêts et des dépôts à hauteur
de 3100 milliards et ont déboursé 97 milliards. Puis il
y a leurs engagements comme «investisseur»,
c’est-à-dire en entrant dans le capital pour éviter
la faillite. Ici il y a 3000 milliards d’engagements et 649
milliards de dépensés. Enfin, il y a leurs
interventions comme prêteurs, 1700 milliards d’engagements
et 617 milliards de dépensés.


Comme nous bénéficions encore en France d’un
système de retraite par répartition, très écorné
mais qui n’a pas pu encore être détruit du fait de
l’action des salariés, y compris lors de longues grèves
qui n’ont pas atteint leurs objectifs, comme en 2003, nous
avons du mal à mesurer ce que cela signifie de dépendre
de retraites de marchés financiers. Ce n’est pas le cas
des États-Unis. Des millions d’Américains ont
tout de suite compris l’appauvrissement qu’ils
subissaient du fait de la chute de la Bourse. Venant s’ajouter
pour une partie d’entre eux à l’expulsion de leurs
logements, cela a eu très rapidement des effets sur leurs
achats, révélant l’ampleur de la surproduction
dans l’industrie automobile et en précipitant la crise.
Il y a eu une forte chute des ventes, de la production et déjà

de l’emploi, ainsi que l’annonce par Chrysler et General
Motors de chutes des profits et de difficultés de trésorerie
susceptibles de provoquer leur mise en liquidation. La crise
financière continue à faire son œuvre, mais la
crise de surproduction a commencé. On est donc bien dans une
crise analogue à celle de 1929, même si la chronologie
est différente. On est passé de la paralysie du système
du crédit à l’insolvabilité des banques,
puis au krach boursier dont on a peu dit le nom puisqu’il s’est
produit sur des mois, puis des semaines. Depuis octobre on en est au
stade de la baisse de la consommation et des échanges
commerciaux et à celui des licenciements, des mises en chômage
technique et des fermetures d’usines. Le tout dans le cadre de
processus cumulatifs et rétroactifs de plus en plus rapides et
puissants. Dans l’industrie manufacturière, la crise
s’est étendue de l’industrie automobile, vers les
secteurs qui lui sont liés. Mais Dow Chemicals annonce 5000
licenciements. Au total il y a eu, depuis l’accélération
de la propagation de la crise financière, une destruction de
près de 400 000 emplois en octobre et de 530000 en
novembre, le chiffre le plus élevé depuis 1974,
c’est-à-dire l’année de la récession
qui a mis fin au boom des années 1960 et à la fable du

«néo-capitalisme».



Les raisons pour lesquelles la notion de capital fictif est
importante



L’expression «crise systémique»
est souvent utilisée. Elle est très vague et exige
d’être précisée. Ici elle désigne
deux processus. Le premier est la surproduction, conséquence
de la suraccumulation de capital au sens de moyens de production. Le
second est le début de la destruction de capital fictif à

une échelle importante. Il faut commencer par lui car la
portée de la notion de capital fictif continue à être
méconnue. Elle est considérée par la plupart des
économistes même marxistes comme complètement
fumeuse et ceux qui la soutiennent des gens passablement bizarres,
«zarrebis». La notion qui est utilisée
le plus couramment est celle de crédit. Michel Husson invente
le terme de «capitaux libres»10.
Il ne dit pas pourquoi il préfère ce terme à

celui de Marx, ni en quoi consiste cette «liberté»
particulière dans un univers où la libéralisation
et la déréglementation du capital sous toutes ses
formes, sont générales.



«25000 milliards de dollars se sont évanouis»,
titrait Le Monde dans son numéro des 26-27 octobre.
Cette semaine (6 décembre), c’est The Economist

dont la couverture montre un homme regardant un immense trou noir
avec le titre «Où vos économies
ont-elles disparu?
». Et d’écrire
dans son principal éditorial, «la valeur des
marchés d’actions mondiaux ont rétréci
d’environ 30 000 milliards de dollars en un an, soit de
moitié
» et d’ajouter «ces
chiffres
éclipsent les pertes sur les actifs liés
au crédit
subies depuis le début de la
crise
». Les titres, dont la «valeur»

a été réduite de moitié en un an, ne
peuvent pas être rangés sous la notion de crédit.
Ce sont des titres donnant droits à venir en partage de la
plus-value créée dans les entreprises sous la forme
d’intérêts et de dividendes. Une fois émis
et placés une première fois en actions de tel ou tel
groupe coté en Bourse, ces titres vivent une sorte de vie
propre, un peu magique, au cours de laquelle leur valeur peut

«augmenter». C’est ce qu’on
appelle la capitalisation boursière qui est un aspect du
fétichisme de l’argent analysé par Marx. Mais le
monde magique peut tourner au cauchemar. Lorsque les retraites
dépendent des dividendes des actions et surtout des
plus-values des transactions en Bourse, la chute profonde des cours
annonce une vieillesse de grand manque, sinon de misère, pour
des dizaines de millions d’anciens salariés.


Tel que je le
comprends, le terme «financiarisation»,
désigne le processus de centralisation et «d’accumulation»

spécifique de la catégorie particulière de
capital que Marx nomme «capital porteur d’intérêt»11
et qu’il analyse dans le livre III du Capital. Ce
processus doit être distingué de l’accumulation
proprement dite (de capital constant et de capital variable). Il est

à la fois dépendant et distinct de celle-ci. À
certains moments dans l’histoire du capitalisme, à la
fin du 19e siècle, aux États-Unis et en
Grande Bretagne avant 1929 et récemment depuis le milieu des
années 1970, le processus de centralisation et
«d’accumulation» spécifique de
cette forme de capital a pris une très grande importance. Du
temps de Marx, les banques en étaient les principaux agents.
Depuis les années 1970, ce sont aussi les sociétés
d’assurance et les fonds de pension et de placement financier.
Plusieurs sources sont venues alimenter cette centralisation et

«accumulation» spécifiques. Pour s’en
tenir aux plus importantes, ce sont les profits non réinvestis
des entreprises, ceux qu’ils font dans leurs économies
d’origine sur leur marché domestique, mais aussi ceux
qui résultent du rapatriement de dividendes et de
royalties à la suite d’investissements directs à

l’étranger (les IDE). Il y a les flux d’intérêts
provenant de la dette du Tiers monde, auxquels se sont ajoutés
les flux d’intérêts sur les prêts bancaires
internationaux aux pays en voie d’industrialisation rapide
d’Asie du sud-est. Ensuite il y a les sommes accumulées
par des individus ou des familles très riches et placées
sur les marchés. Dans certains cas ce sont des sommes qui
résultent de placements précédents réussis,
de spéculations menées avec succès. Dans
d’autres, ce sont des sommes qu’ils perçoivent par
la rente du sol ou du sous-sol et des sources d’énergie.
Enfin, il y a les sommes centralisées au sein du système
financier dans les fonds de pension et les fonds de placement
financier (les OPCVM, dits Mutual Funds aux Etats-Unis). Ce sont eux
qui sont devenus l’épine dorsale de l’accumulation
financière à partir de 1980-84. Au cours des années
1990 les salariés américains se sont vus imposer un
changement dans le système des retraites12.
Le système à «prestations définis»

a cédé la place à celui nommé à
«cotisations définies». Ce sont les
fonds afférents à ce système qui subissent les
plus importants «dégâts collatéraux»

de la crise en cours. Pour continuer à préciser mes
désaccords avec Michel Husson, celui-ci ne fait état
qu’une seule source, les profits non-réinvestis des
entreprises13.
La seule allusion qu’il fait à l’épargne
salariale est son utilisation selon les modalités françaises
des derniers dix ans comme substitut aux salaires. On ne peut
pourtant pas comprendre l’accélération de la
crise mondiale, dont les États-Unis sont le cœur, sans
accorder une très grande importance à cette source de

«financiarisation» et à ses
conséquences.

C’est à
partir de ce socle du capital porteur d’intérêt,
qu’on peut et qu’on doit ensuite introduire et développer
la notion de capital fictif. Elle a trois dimensions. Les opérations
de prêt aux entreprises ou d’investissement dans leur
capital, du capital porteur d’intérêt comportent
l’émission de titres, d’obligations et d’actions.
Ces actifs sont «l’ombre» d’un
capital déjà installé ou déjà

dépensé. La nature des actions, dit Marx, est celle de
«duplicata du capital réel, de chiffons de
papier, comme si un certificat de chargement pouvait avoir une valeur
à côté du chargement, et en même temps que
lui
»14.Vient
la seconde dimension du caractère fictif. Alors qu’il
s’agit dans le meilleur des cas de réminiscences
d’investissements déjà faits, aux yeux de leurs
possesseurs les titres apparaissent comme étant «leur
capital», qui doit rendre, procurer une rente grande ou
petite, assurer une retraite. Lorsque les entreprises versent des
intérêts et paient des dividendes, la fiction
fonctionne, tant bien que mal. La troisième dimension est plus
fallacieuse et dramatique encore. Les titres que leurs possesseurs
perçoivent comme étant pour eux un capital, paraissent
avoir l’attribut de croître en valeur en raison des
transactions spécifiques auxquelles ils donnent lieu en
Bourse. La montée de la valeur des actions crée
l’illusion que les mécanismes des marchés
financiers seraient générateurs de valeur. Cette
illusion, qui acquiert la force d’une croyance lorsque les
cours ont maintenu une tendance haussière sur une assez longue
période, est détruite au moment où le krach se
produit. La notion de capital fictif doit être étendue
au crédit. Je l’ai fait dans l’article publié

il y a un an. Ici j’y renvoie15


Les revenus financiers dépendent de la production de valeur
et de plus value

Il n’y a pas de
«miracle de la multiplication des pains». Il
faut que «les titres financiers»
soient, comme l’écrit Michel Husson, «un
droit à valoir sur la plus-value produite
»

(toujours le même article). Les paiements d’intérêts
et de dividendes doivent être adossés à des flux
effectifs vers les marchés financiers de substance économique
réelle, de valeur et de surproduit. Or ces flux ont
progressivement été insuffisants par rapport à
la masse de titres en circulation. Depuis qu’elle a recommencé,
l’accumulation de capital porteur d’intérêt
et dans sa foulée de capital fictif, a connu grosso modo

quatre grandes phases, qui se chevauchent en partie. Chacune a été
marquée par un type de placement dominant, sans bien sûr
que les autres formes soient absentes. La première (1975-1982)
a été dominée par les prêts aux
gouvernements des pays de ce qu’on nommait alors le Tiers
monde. L’explosion des déficits budgétaires et de
la dette des pays industrialisés, États-Unis en tête,
a marqué la seconde qu’on peut dater de 1980 avec la
titrisation de la dette publique, sa croissance vertigineuse à

des taux d’intérêts élevés et le
transfert massif de revenu transitant par la fiscalité. Puis
est venue une troisième phase, qui commence vers 1994, dans
laquelle la forte baisse des taux d’intérêts sur
les titres de la dette publique provoque un changement dans la
composition des portefeuilles des fonds et des banques. Les actions y
prennent une place très importante et le flux qui a le plus
d’importance pour les gestionnaires financiers est celui des
dividendes. C’est la phase qui voit l’établissement
des «normes» de satisfaction des
actionnaires, notamment le «retour sur placement»

(ROE ou return on investment en anglais) de 14-15%. Comme les
entreprises ont été vite incapables, même en
augmentant fortement l’exploitation, même en délocalisant
les usines vers les pays à bas salaires, de dégager des
profits de cette magnitude, les gestionnaires se sont accordés
vers 1998 pour inclure dans le ROE pas seulement les dividendes
perçues, mais aussi les plus-values boursières et une
estimation de la «valeur» des actions,
c’est-à-dire du prix des cours. C’est le moment où

les «profits fictifs» résultant
d’opérations de spéculation procurant des
plus-values boursières ont progressivement pris de dessus. Ce
sont eux qui sont à l’origine des problèmes
sociaux et donc économiques très graves provoqués
par le contrecoup sur les retraites de la chute des cours depuis fin
octobre.

La notion de «profits
fictifs» a été mise en avant par un groupe
d’économistes brésiliens de l’Université
fédérale de Espirito Santo Reinaldo
Carcanholo, Paulo Nakatani et Mauricio Sabadini, qui sont parmi les
rares personnes travaillant sur la notion de capital fictif16.
Leur travail est stimulant, mais j’ai exprimé mon
désaccord avec l’une de leurs thèses, à

savoir que les «profits fictifs» auraient été
un «nouveau
facteur puissant venant contrecarrer la baisse tendancielle du taux
de profit
»17.
Seuls des facteurs affectant le taux d’exploitation ou le prix
d’éléments constitutifs du capital constant ont
ce pouvoir. Il n’y a pas, répétons-le, de
«miracle de la multiplication des pains». Les

«profits fictifs» apparaissent lorsque le
capital porteur d’intérêt disparaît presque
derrière le capital fictif. C’est ce qui s’est
passé lors de la quatrième phase, dont la crise
financière est issue directement. On peut la faire remonter au
lendemain de la crise asiatique, donc également vers 1998.
Mais c’est surtout à partir des politiques adoptées
par la Banque centrale des États-Unis, la Fed, en 2001-2002 au
lendemain du krach du Nasdaq, que débute la phase marquée
par le développement très rapide et très fort du
crédit à la consommation et surtout du crédit
hypothécaire. L’objectif était double. Celui
d’élargir de façon artificielle le pouvoir
d’achat et la demande au moyen de l’endettement des
ménages. Celui aussi de donner aux intérêts sur
les prêts aux ménages une place encore plus importante
qu’avant dans les mécanismes de valorisation du capital
spéculatif. L’assise de cette forme de valorisation

était connue comme étant fragile puisque reposant sur
des flux d’intérêts vulnérables, sensibles
à des changements de conjoncture même limités.
Mais selon les croyances communes de tous les acteurs de la finance,
il y avait à cela une parade sans faille, à savoir la
«titrisation», sensée réduire
les risques en les partageant entre de très nombreux fonds au
moyen de leur diffusion dans les réseaux nés de la
mondialisation financière.



Surproduction de
marchandises et suraccumulation de capital ou sous-consommation?



Il faut maintenant en venir à la seconde dimension
«systémique» de la crise. On est en
présence d’une crise de surproduction, conséquence
d’une suraccumulation de capital au sens de moyens de
production. Le langage économique conventionnel parle des
capacités de production excédentaires nées
d’investissements excessifs ou mal conçus (dans le cas
de l’automobile il y a une conjonction des deux qui sera
peut-être fatale pour certains groupes). A mesure que la crise
progresse, les informations se multiplient au sujet des stocks de
marchandises invendues qui s’accumulent, dont certaines comme
les voitures sont des marchandises chères. Il faut les écouler
et surtout en diminuer plus ou moins fortement la production. Il y a
trop de marchandises au regard de la demande, mais aussi trop
d’usines et autres sites de production. Il faut mettre une
partie des moyens de production au rancart et les salariés –

ouvriers, employés, cadres – au chômage. La crise
révèle que des capacités de production trop
élevées ont été mises en place, qu’il
y eu une suraccumulation de capital sous forme de moyens de
production au regard des possibilités d’absorption des
marchandises par le marché.


La crise actuelle de surproduction consécutive à une
suraccumulation de capital, survient au terme d’une très
longue phase (plus de cinquante ans) d’accumulation
presque ininterrompue, la plus longue phase de ce type de toute
l’histoire du capitalisme. S’y ajoutent deux traits qui
vont très certainement peser sur la durée et
l’intensité de la crise. La première est
l’accentuation de «l’anarchie de la
concurrence» du fait de la libéralisation et la
mondialisation. L’autre est la poussée très forte
vers le marché extérieur, vers le marché mondial
qui a pris des traits spécifiques, en ce qui concerne la
Chine, d’une extension de rapports de production entre capital
et travail au sens le plus fort, c’est-à-dire de
rapports dont le but est la création de la valeur et de la
plus-value dans l’industrie manufacturière. La Chine
n’est pas seulement un marché. Elle est «the
factory of the world
», l’une des plus
importantes bases de production manufacturière du monde, sinon
la principale. Donc une base de production exigeant une sphère
de réalisation, c’est-à-dire un marché,
d’une dimension correspondant au montant des marchandises
produites. L’élargissement des capacités a été

le fait de l’afflux très important d’investissements
étrangers. Il a été accentué encore par
des mécanismes politico-économiques spécifiques
à la Chine propices à la suraccumulation. La
suraccumulation de moyens de production n’est plus comme en
1974-76 un mal affectant surtout les États-Unis et le Royaume
Uni. On a affaire à un phénomène proprement
mondial, comme on a commencé à le dire plus haut à

propos de l’industrie de l’automobile.


Les crises de
surproduction ont été présentées dès
le 19e siècle comme des crises de
sous-consommation, causées par l’insuffisance des
salaires versés et du pouvoir d’achat des travailleurs.
Marx a donc été confronté à cette
interprétation. L’insuffisance des salaires versés
et du pouvoir d’achat des travailleurs n’est pas
circonstancielle. Elle est l’une des manifestations d’un
antagonisme du capital à l’égard du travail qui
est consubstantiel au capitalisme (mieux dire à l’égard
des «prolétaires», de toutes celles et
de tous ceux qui doivent vendre leur force de travail). Il résulte
de la forme propre au capitalisme d’appropriation du

«surplus». Toutes les sociétés
de classes ont un mode d’extorsion qui leur est spécifique.
Dans le capitalisme elle se fait par l’achat de la force de
travail des ouvriers et son utilisation la plus «productive»,
selon des modes d’organisation et avec des moyens de travail
qui maximisent la «productivité du travail».
Le capitalisme a besoin de salarié(e)s. Il ne peut pas
fonctionner sans eux. Il a besoin de leur force de travail, puisque
c’est de la valeur d’usage de cette force de travail que
naît le surplus qui est à la base du profit. Évidemment
les salaires qu’ils perçoivent en font aussi des
consommateurs. Leurs achats permettent à de nombreuses
entreprises de vendre les marchandises produites et de boucler le
cycle de mise en valeur du capital propre à chacune d’elles.
Mais le réflexe de chaque entreprise, contrainte par la
recherche du profit et la concurrence de ses rivales, est de voir
dans les salarié(e)s uniquement un coût qu’il faut
réduire. Ce faisant elle contribue à «scier
la branche» sur laquelle les entreprises sont
collectivement assises. Logée au cœur du rapport entre
le capital et le travail, cette contradiction possède de façon
objective et permanente, le caractère d’un antagonisme
consubstantiel au capitalisme, un antagonisme irréductible.

L’antagonisme
irréductible des rapports de production capitalistes dont la
dimension de rapports de distribution ne peut pas être séparée
de l’achat et de l’exploitation de la force de travail, a
été démultiplié dans ses effets par la
mise en concurrence féroce des travailleurs de pays à

pays et de continent à continent, qui est allée de pair
avec la libéralisation et la mondialisation du capital. Ces
questions n’occupent pas actuellement une place centrale dans
le débat «franco-français».
L’interprétation de la crise qui prévaut dans la
gauche, dit qu’elle est due à un enchaînement de
processus économiques dont le fondement serait la contraction
de la part des salaires «dans le partage de la valeur
ajoutée
», ou encore la capture presque totale
des gains de productivité par les profits au détriment
des salaires, qu’il a fallu compenser par un très fort
développement du crédit, dont l’expansion a été

démultipliée par la titrisation. Elle a été
notamment exposée par Jacques Sapir18.
Pas mal de militants ont cru trouver, en les lisant un peu vite, dans
les textes de Michel Husson une interprétation analogue. Elle
peut avoir des implications immédiates en termes de «sortie
de crise», qu’on voit formulée surtout du
côté du Parti communiste français. Il faut y
prendre garde. Si on a affaire avant tout à une crise de
sous-consommation, causées par l’insuffisance des
salaires versés et la faiblesse du pouvoir d’achat des
travailleurs, la réponse est une répartition des
résultats de la production et de la vente des marchandises
plus favorables aux travailleurs, un meilleur partage de la valeur
ajoutée et des gains de productivité. On aurait là

l’une des composantes essentielles d’une réponse
«keynésienne» à la crise.

Le combat pour le
maintien du pouvoir d’achat est une composante obligatoire de
tout plan de défense des salariés, mais il ne dessine
pas une réponse durable aux problèmes que le rapport de
domination capitaliste leur pose aujourd’hui, à eux et à

leurs enfants. On y reviendra plus loin en intégrant la crise
écologique dans l’analyse. Mais il ne dessine pas non
plus une réponse «keynésienne»
à moins de faire un pas très important de plus. Il y a
eu en Europe destruction, et même aux États-Unis un fort
affaiblissement, des bases économico-politiques nationales sur
lesquelles les politiques désignées de ce nom ont été

construites autrefois. La libéralisation et la mondialisation
du capital, ont rendu les solutions «keynésiennes»
à la crise largement inopérantes au niveau de pays pris
isolément. Donc sans mettre en cause la libéralisation
des échanges. C’est là l’une des causes
évidentes de la crise politique des partis sociaux-démocrates
et socialistes. Dans le cas des pays européens, y compris
l’Allemagne, la mise en œuvre de politiques anticycliques

«keynésiennes», comportant des
investissements publics très importants qui auraient des
effets induits forts sur l’emploi et les salaires et donc la
demande de biens de consommation, ne serait possible qu’à
l’échelle d’un groupe de pays, dont les membres
initiaux du Marché commun et exigerait la reconstruction de
barrières douanières vis-à-vis du reste du
monde. Seuls les quelques économistes ou politistes
appartenant au groupe très restreint des «souverainistes
européens» fédéralistes défendent
ces solutions19.
Mais souverainisme et fédéralisme ne font pas bon
ménage, de sorte que les appuis politiques dont ils disposent
sont quasi nuls.

La thèse de
l’excès de plus value

L’explication de
la crise qui fait jouer un rôle central à la contraction
de la part des salaires «dans le partage de la valeur
ajoutée
», a déteint sur d’autres
sensibilités au sein de l’extrême gauche. Dans son
article dans le numéro de A contre courant de novembre
2008, Alain Bihr expose ce qu’il nomme l’une des

«contradictions structurelles (donc permanentes et
indépassables) auxquelles se heurte la reproduction du
capital
», à savoir «celle qui
naît de l’ambivalence fondamentale du salaire du point de
vue du capital
». On y trouve de façon
percutante tout ce qui vient d’être dit. On est d’autant
plus étonné de tomber ensuite, sous le sous-titre «et
une plus-value en excès
! » (le point
d’exclamation est d’Alain Bihr lui-même), sur une
adhésion de sa part à la thèse de la
sous-consommation. On lit que


l’adoption de
politiques néolibérales, leur mise en œuvre
résolue et leur poursuite méthodique depuis près
de trente ans auront donc produit ce premier effet de créer
les conditions d’une crise de surproduction en comprimant par
trop les salaires: en somme, une crise de surproduction par
sous-consommation relative des salariés20
(ici c’est moi qui souligne).

Alain Bihr soutient
ensuite que les politiques néolibérales ont «produit
simultanément un second effet complémentaire du
précédent: l’accroissement de la
plus-value, absolu (en termes de masse de la plus-value) aussi bien
que relatif (en termes de taux de la plus-value)
».
Plus exactement un accroissement de la plus-value d’une telle
ampleur qu’elle est «en excès des
possibilités de l’accumulation
».

A. Bihr nous propose un
bouleversement majeur dans la compréhension du capitalisme que
nous avons héritée de Marx. L’un des fils
conducteurs centraux de l’analyse présentée dans
les Manuscrits de 1857-58 et le Capital, est celui d’un
système où le capital engagé dans un mouvement
de valorisation sans fin, se heurte à une insuffisance
chronique de plus-value, dont la racine est dans les rapports de
production capitalistes eux-mêmes. La tendance récurrente

à la baisse du taux de profit en est l’une des
manifestations. Alain Bihr nous invite dans cet article à
opérer un renversement complet. Ne plus voir le système
comme assoiffé de plus value, mais comme en ayant trop, d’un
montant tel qu’il ne saurait plus quoi en faire. Il s’agirait
de prendre comme repère analytique non plus la pénurie
de plus-value, mais son excès.

Pour justifier un tel
renversement, il faut un matériel empirique important et un
cadre analytique très fort. Il est loin d’être
certain que l’un et l’autre existent. En fait Alain Bihr
renvoie simplement ses lecteurs à Michel Husson21
et au «fait singulier» que celui-ci
aurait établi que


le taux d’accumulation est
devenu inférieur au taux de profit. En somme, les profits
excèdent ce dont les entreprises ont besoin pour financer
leurs investissements: plus exactement, ce qu’elles
peuvent investir étant donné les conditions faites à
la production par l’insuffisance des débouchés
due à la contraction de la part des salaires dans «la
valeur ajoutée».

Il faut donc poursuivre
l’examen des arguments de Michel Husson. Plus haut, j’ai
expliqué en quoi réduire «la création
permanente de capitaux libres (….) à la croissance
tendancielle du profit non accumulé
» fait
l’impasse sur des sources d’accumulation de capital
porteur d’intérêt et de façon dérivée
de capital fictif dont la crise est en train de révéler
toute l’importance. Cette croissance de
capitaux libres résulte «

d’un double mouvement : d’une part, le recul généralisé
des salaires et,
d’autre part, la stagnation - voire le recul – du taux
d’accumulation en dépit du rétablissement du taux
de profit
».

Il
y a accord complet sur le premier point: le recul généralisé
des salaires est un fait central. Il concerne toutes les économies
et pas seulement celles qui figurent dans les graphiques de M.
Husson. En ce qui concerne le second, il y a deux problèmes.
L’un me semble propre à Alain Bihr: un système
dans lequel le taux d’accumulation stagne ou recule est un
système qui va être confronté très vite
(en fait il l’est en permanence), à une pénurie
de plus-value. Le fait que les capitalistes l’appréhendent
sous la forme de l’étroitesse du marché et des
difficultés de réalisation de la plus-value qu’ils
voudraient s’approprier, traduit leur cécité face
aux contradictions du système22.
L’autre tient à l’évidence dont Michel
Husson infère la stagnation ou le recul du taux
d’accumulation. Peu de gens chez les anticapitalistes
ont pris garde au fait qu’elle porte uniquement
sur les États-Unis, le Japon et l’Europe. Or dans le cas
les deux premiers très tôt et de certains groupes
industriels européens ensuite, la soif de plus-value a servi
d’aiguillon aux investissements directs massifs faits en Chine
et au Brésil (l’Inde restant difficile d’accès).
Les profits ont été réinvestis. Pas dans les
pays d’origine, mais ailleurs dans le champ du capitalisme
mondialisé. A. Bihr se trompe lorsqu’il dit que


l’obstacle venant de
l’insuffisance des débouchés due à la
contraction de la part des salaires dans ‘la valeur ajoutée’,
a pu cependant être en partie levé par l’ouverture
simultanée de nouveaux marchés dans les États
semi périphériques dit «émergents»:
le Mexique, le Brésil, la Chine, l’Inde, les États
pétroliers du Golfe».

Pas seulement des
marchés, mais dans les cas les plus importants, des sources
directes de plus-value. Le livre de Michel Husson Un pur
capitalisme
23
ainsi que ses articles représentent un apport important, mais
ils ont été insuffisamment débattus. Les
graphiques qu’il a publiés ont eu un impact très
fort. Ils ont semblé fournir à des lecteurs pressés
les explications qu’ils cherchent. Les quelques points que je
fais ici, ont pour but d’ouvrir le débat.

Revenons un instant aux
dernières informations disponibles. En en faisant état,
je ne respecte pas ce que j’ai dit au tout début. Il le
faut pourtant pour souligner à quel point nous sommes entrés
dans une phase absolument nouvelle, pour tout le monde: le
capital et les gouvernements d’un côté, les
salariés, la jeunesse, les exploités et les dominés
de l’autre.


Récession annoncée pour l’économie
mondiale comme un tout


La propagation mondiale
va maintenant à une vitesse qui prend les économistes
de court. Interrogés par un journaliste du New York Times,
ceux de la Banque mondiale le reconnaissent. Ils viennent de publier
leurs prévisions pour 2009, nécessairement valables
seulement au moment où elles sont faites. Elles sont d’une
extrêmement gravité: croissance mondial de 0,9 %,
là où elle était encore de 2,5% en 2007 et 4% en
2006; recul du commerce mondial de moins 2,1 %, c’est-à-dire
un recul plus important que celui de 1975 (voir plus haut pour ce que
la crise de 1974-75 a représenté). Selon les

économistes qui ont parlé «ce qui est plus
inquiétant, c’est qu’il n’y a plus de moteur
de relance évident»24.
Des dizaines de millions de salariés vont être mis au
chômage et des centaines de millions de gens entrant dans la
catégorie des «pauvres» vont voir leur
pauvreté s’accentuer.

En Europe, les
principaux relais directs actuels de la crise sont les pays qui ont
eu le plus recours à l’endettement et connu la bulle
immobilière la plus importante. Mais les effets de ricochet
sur l’Allemagne et le Japon ont été très
rapides. Dans un article au ton narquois, The Economist
explique qu’un taux d’épargne élevé

et un bas niveau d’endettement des particuliers n’ont pas
empêché ces deux pays de subir les effets de la crise
extrêmement vite25.
Ils sont l’un et l’autre très dépendants
des exportations et la chute de la production aux États-Unis,
mais aussi en Chine. C’est de façon proprement mondiale
que la crise de surproduction se développe. Les secteurs les
plus uniformément touchés sont l’immobilier de
bureaux et l’industrie des voitures particulières, où

la mévente et la réduction de production ne touchent
pas seulement les pays du G7, mais déjà la Chine26.



Au moment de clore cet article, l’agence Reuters annonce selon
Le Monde (édition web du 10 décembre que «la
Chine, contre toute attente, a vu ses exportations et ses
importations baisser en novembre, selon les chiffres publiés
mercredi par l'administration des douanes, ce qui traduit la rapidité

avec laquelle l'activité de la quatrième économie
mondiale ralentit. Les exportations ont fléchi de 2,2% en
rythme annuel, ce qui constitue leur recul le plus marqué
depuis avril 1999. Les économistes s'attendaient au contraire
à une hausse de 15% des exportations en moyenne. Les
importations ont accusé une chute de 17,9%. C'est leur baisse
la plus forte jamais enregistrée depuis qu'existent des
stati